Rolex Cosmograph Daytona « Paul Newman » (I): destinée à conquérir le Cosmos, immortalisée sur les circuits.

Comment peut-on définir l'essence d'une icône horlogère ? Quelles sont les montres intemporelles dont les codes esthétiques singuliers, désormais gra- vés dans la pierre, continuent d'inspirer les créateurs du monde entier et de captiver l'imagination des collectionneurs ? Pour ces investisseurs cherchant à diversifier leurs actifs, quels sont les meilleurs « placements » dans ce do- maine ? Quoi de mieux pour ouvrir le bal de cette nouvelle série d’articles in- titulés « Montres de légende » que la Rolex Cosmograph Daytona « Paul Newman », modèle de tous les superlatifs ? En piste...

 

Par Hubert de Haro / HDH Publishing. Février 2024.

MONTRES DE LÉGENDE, DÉCRYPTAGE.

 

L’Everest du vintage : point d’inflexion dans l’histoire horlogère

Dans l’histoire de l’horlogerie, il y aura un avant et un après le jeudi 26 octobre 2017.

Sous les regards attentifs d’une foule compacte, la maison Phillips et le commissaire-priseur Aurel Bacs présentent aux enchères une pièce horlogère exceptionnelle : la Rolex Cosmograph Daytona - référence 6239 – ayant appartenu à l’acteur Paul Newman, et qu’il porte lors de nombreuses courses automobiles. Au troisième coup de marteau, l’audience est stupéfaite : un collectionneur privé remporte la vente pour la somme vertigineuse de 17 752 600 dollars, taxes incluses (15 170 911 euros), établissant ainsi un record absolu. L'onde de choc de cette vente retentissante atteint les conseillers en placement et propulse l'horlogerie dans une nouvelle ère.


 

Cependant, la Daytona n’a pas attendu le jeudi 26 octobre pour accéder à la pole posi- tion des montres de légende. La construction collective du mythe de la « Daytona Paul Newman » est le fruit d’un étonnant alignement des astres. Plusieurs ouvrages spécia- lisés lui sont d’ailleurs consacrés. On ne compte plus le nombre d’articles et de vidéos sur le sujet.

Cadeau de Joanne Woodward son épouse à Paul Newman, cette Daytona est encore aujourd’hui la montre la plus chère au monde jamais vendue aux enchères.
Phillips New York, 25 octobre 2017, lot 8, $17,752,500 (15 170 911 €).

 

Ce succès est irréfutable, comme le confirme le site "everywatch.com", spécialiste dans l’analyse du marché secondaire qui fournit des informations précises sur des milliers de montres mises en vente ou vendues depuis 1983, couvrant 297 maisons de vente aux enchères et plateformes numériques. Le site recense 7 376 ventes de Cosmograph Daytona aux cours des quarante dernières années, un chiffre colossal témoignant de la fascination universelle exercée par ces chronographes Rolex. La référence 6239, montre de l’acteur Paul Newman dont le modèle original date de 1963, a été vendue à elle seule, à 689 exemplaires, un nombre à peine surpassé par l'autre Daytona emblématique, la référence 6263, avec 812 montres vendues, un record absolu dans sa catégorie.

 

Au-delà des statistiques, qu’est-ce qui distingue une Rolex Cosmograph Daytona « Paul Newman » des autres modèles Rolex ? Qu’est-ce qui justifie un tel engouement du grand public ? Pourquoi ces nouveaux chronographes ont-ils été baptisés « Cosmo- graph » ? Quel rôle crucial, l’acteur « Paul Newman » et le circuit de courses automo- biles américaines « Daytona » ont-ils joué dans la consécration de ces modèles inclas- sables ?

 

Cosmograph: un chronographe pour décrocher la lune.

    La Rolex « Cosmograph » est un chronographe trois compteurs. Son nom vient de l’association singulière entre les noms « Cosmos » et « Chronographe ». Il puise son origine dans la compétition acharnée entre la marque à la couronne et l’autre grand nom de l’horlogerie : Omega. En 1957, cette dernière innove en déplaçant l’échelle tachymétrique sur la lunette de la montre Speedmaster.

     


    Omega Speedmaster 295-1 (1957)Sotheby’s, 10 novembre 2021 (lot 35), 310 415 €. @ Sotheby’s.

     

    Jusqu’alors, tous les indica- teurs et fonctions traditionnels étaient concentrés sur le cadran. Le succès est instan- tané, amplifié par une campagne de conquête de l’espace, orchestrée de concert avec l’agence spatiale américaine - la NASA. Cette même année, l’Union soviétique lance le premier satellite en orbite – le célèbre Sputnik – une prouesse scientifique majeure en pleine guerre froide avec les États-Unis. Dès lors, le monde entier rive son regard dans le ciel, espace infini d’un imaginaire collectif fécond.

     

    Six ans plus tard, dans une probable tentative de conquérir quelques parts de marché sur un terrain jugé fertile, Rolex décide de puiser dans l’inspiration cosmique pour son tout nouveau chronographe, référence 6239 : le Cosmograph. La lunette en acier ac- cueille désormais, une échelle tachymétrique, devenue depuis la Speedmaster d’Omega, une incontournable. Curieusement, bien que Rolex soit l’inventeur des premières montres étanches – l’Oyster- propose quant à elle, une boîte à couronne vissée, mais, détail capital, conserve les poussoirs traditionnels du chronographe. Les premières Cosmograph 6239 ne sont donc pas étanches. Il faudra attendre presque dix ans, jusqu’en 1971, pour que Rolex adopte des poussoirs vissés sur les modèles 6265 et 6263. Depuis lors, tous les cadrans de la famille Cosmograph seront tampographés du célèbre « Oyster », sceau garant d’une parfaite étanchéité.

     

    Aussi étonnant que cela puisse paraître aujourd’hui, Rolex ne propose actuellement qu’une seule « famille » de chronographes dans son catalogue, sur un total de 14 col- lections distinctes. De 1963 à 1988, la marque genevoise utilisera plusieurs mouve- ments manuels Valjoux (72b, 722 puis 727) avant d’adapter le calibre automatique El Primero de la marque Zenith en réduisant la fréquence originale de 5 à 4 Hertz. En 2000, au virage du millénaire, la marque genevoise présente enfin, un mécanisme chronographe automatique entièrement développé et fabriqué en interne. Cela té- moigne de la prudence avec laquelle la marque à la couronne a abordé depuis tou- jours, tout changement esthétique ou mécanique à son modèle phare.

     

    Mais les premières années de la collection « Cosmograph » n’ont pas été un long fleuve tranquille, bien au contraire. La forte rivalité avec Omega et la perplexité du public face aux couronnes vissées (absentes de la Speedmaster d’Omega) peuvent expliquer les résultats décevants.

    Face à ces défis, Rolex réagit et opère alors un virage à 180 degrés. La conquête de l’espace vite oubliée et les pieds désormais bien ancrés dans le bitume, le pari est lancé : les modèles destinés au marché américain – le plus grand consommateur de montres mécaniques dans les années 1960 – afficheront le nom d’une course automobile à laquelle la marque genevoise vient à peine de s’associer : la Daytona.

     

    Daytona : berceau de tous les records et de toutes les conquêtes.

    Daytona Beach, en Floride, est l’unique endroit que je connaisse où il est pos- sible d’établir des records mondiaux de vitesse. Le sable compact est presque aussi dur que du béton et il y a assez de distance pour accélérer à fond”, déclare Sir Malcom Campbell.

    En haut : Sir Malcom Campbell, détenteur du record mondial de vitesse avec 445 km/h (mai 1935). @ Leonard G. Alsford / Getty images.
    En bas : plage de Daytona, lieu mythique des premières courses automobiles (à gauche) et le bolide « Bluebird » de Sir Malcom Campbell en pleine action (à droite).
    @ ISC Archives / Getty Images et dukas / Corbis.

     

    Ce téméraire pionnier de l’aventure automobile savait de quoi il parlait. En mai 1935, il établit un nouveau record du monde de vitesse sur cette même plage Daytona.

     

    Les courses motorisées, qu’il s’agisse de voitures ou de motos, se succèdent, donnant naissance en 1948 à l’Association Nationale de Courses Automobiles (la NASCAR). Le formidable essor touristique du lieu contraint bientôt le président et fondateur de la NASCAR – Sir William France – à abandonner la plage pour un circuit permanent en dur. C’est ainsi qu’en 1959, le Daytona International Speedway est inauguré, et continue à rayonner de nos jours dans le monde des sports motorisés d’endurance.

     

    «

    Daytona Beach, en Floride, est l’unique endroit que je connaisse où il est possible d’établir des records mondiaux de vitesse. Le sable compact est presque aussi dur que du béton et il y a assez de distance pour accélérer à fond. »

    Sir Malcom Campbell

     

    À cette même époque, avec l’une de ses dernières décisions, Hans Wilsdorf – fondateur et président de la marque Rolex- anticipe l’immense notoriété que ces courses folles, parfois tragiques, vont susciter, d’abord sur le continent américain puis progressive- ment en Europe et dans le monde entier. Des lieux emblématiques tels que « Le Mans », « Monza » ou encore « Estoril » bénéficieront de la fascination collective, ce voyeurisme mécanique devenu universel pour la compétition automobile, avec son cortège de vrombissements et d’émotions, rassemblant des foules de plus en plus nombreuses.

     

    Les Américains parcourent alors des centaines de kilomètres pour assister à ces courses, dans un esprit de grande kermesse où des bolides mécaniques improbables s’exposent, souvent totalement transformés ou simplement customisés. Les chromes rayonnent et symbolisent une culture américaine grisée de vitesse. Hollywood saisit le moment et surfe sur la tendance. De parfaits inconnus émergent pour devenir des ac- teurs mondialement admirés. Alors que le destin tragique d’un James Dean, décédé dans un accident de voiture, cristallise cette époque, d’autres acteurs déjà consacrés s’éveillent à la compétition automobile.


     

    Paul Newman : acteur de métier, pilote par passion.

    L’acteur Paul Newman découvre le « frisson » des courses automobiles lors du tournage du film « Virages » (« Winning » en version originale) en 1969. L’adrénaline ne l’aban- donnera plus jamais jusqu’à son décès, le 26 septembre 2008.

    «

    Si je n’avais pas été un acteur, ou un réalisateur de film, je crois que j’aurais aimé plus que tout au monde, être un pilote de course. »

    Paul Newman

     

    Il effectue ses premiers tours de piste en tant que professionnel en 1972, à Thomson, Connecticut et accumule par la suite de nombreux titres.

    En haut, à gauche : Sur le circuit de Riverside lors du Championnat national des clubs de sport automobile d’Amérique, le 22 avril 1978 @ Al Satterwhite / CPISindication.
    À droite : avec son fils Scott Newman, lors de la course automobile 500 Ontario, le 3 septembre 1972. @getty images.
    En bas : Paul Newman le 14 mars 1981, à Long Beach, Californie. @getty images.

     

     

     

    Le plus mémorable d’entre eux, lui sera décerné en 1995. Cette année-là, Paul Newman monte sur la plus haute marche du podium de l’éprouvante course d’endurance des 24 heures... de Daytona. À 70 ans, il inscrit enfin son nom au tableau d’honneur de l’épreuve reine, et fixe un nouveau record : celui du champion le plus âgé. Au fil de sa longue carrière de pilote automobile, Paul Newman a utilisé plusieurs modèles de Daytona différentes. La célèbre référence 6239 l’accompagnera jusqu’en 1983, année de son 25e anniversaire de mariage. Puis, son épouse Joanne Woodward lui offre une nouvelle Daytona, réfé- rence 6263, gravée d’un romantique « drive slowly ». Il la cèdera à sa fille Clea en 2008.

     

    Paradoxalement, le nom du célèbre acteur américain n’apparaît sur aucun cadran Rolex, et pourtant, la marque bénéficie encore aujourd’hui de l’aura de Paul Newman sans jamais avoir célébré de contrat publicitaire avec lui. Alors, qui aurait surnommé a posteriori, certains modèles Daytona « Paul Newman », et pourquoi ?

     

    La bibliographie est presque unanime à ce sujet. Dans les années 1970, de riches industriels italiens auraient lancé la mode des montres « retro » ou « vintage ». Le plus célèbre et le plus influent d’entre eux, Giovanni Agnelli – patron du groupe Fiat – homme d’affaires réputé pour son élégance quelque peu excentrique, portait ses montres sur les poignets de ses chemises et cherchait les plus beaux spécimens rares. Il était notamment fasciné par les premiers cadrans Cosmograph Daytona, également appelés « exotiques » ou « tropicaux ».

     

    Parallèlement, des liens forts entre l’Italie et les États-Unis faisaient émerger de nouvelles tendances bientôt généralisées de part et d’autre de l’Atlantique, en particulier, les faits et gestes / le modus vivendi des grandes icônes du cinéma américain, de James Dean, à Steve Mc Queen en pas- sant par Paul Newman. Il est donc probable que ce dernier- qui ne se séparait que rarement de sa Rolex Daytona 6239 - ait inspiré ce nouveau surnom à la Cosmograph Daytona : la « Paul Newman ».

     

     

    Au prochain épisode…

    Depuis leur lancement en 1963 jusqu’à nos jours, les chronographes Rolex Cosmograph ont maintenu une esthétique pratiquement inchangée. Cette constance remarquable et atypique dans le monde de l’horlogerie a sans aucun doute, contribué au succès continu de cette collection. Le cadran joue ici, un rôle prépondérant dans l’identité des modèles.

     

    Parmi les Rolex Cosmograph Daytona à remontage manuel (Valjoux 72B, 722 et 727), produits entre 1963 et 1988, nous distinguons trois générations de montres aux cadrans, communément appelés « Paul Newman »:

     

    Nous rencontrerons dans le détail de ses caractéristiques dans notre prochain article et tenterons d’esquisser un possible guide pratique d’identification.

    En conclusion, nous proposons ici une première "généalogie" de la famille Daytona "Paul Newman", chronographe Rolex à remontage manuel (Valjoux 72B, 722 et 727), produits entre 1963 et 1988 :

     

    • Les modèles pionniers (référence 6239 et 6241), fabriqués en quantité restreinte entre 1963 et 1969.

      De gauche à droite : réf. 6239 (1967), boîte nº 1’695'232, vendue par Christies’, le 12 nov, 2018 (lot 153) pour 296,561 Eur ; réf. 6241 (1968), boîte nº 1'764'912, vendue par  Christies’ le 5 dec. 2023 (lot 38) pour 176,783 Eur. © Crhisties'

       

       

      • Les modèles de transition (références 6240 et 6262,6264).

       

      De gauche à droite: réf. 6240 (1967), boîte nº 1'659'569, vendue par Sotheby’s, 9 déc. 2021 (lot 17), 245,615 (Eur) ; ref. 6262 (1970), boîte nº 2’533'360, vendue par Christies’, 19 nov. 2020 (lot 173) 245,271 (Eur) ;  réf. 6264 (1970) , boîte nº 2'357'421, vendue par Christies’,  14 nov. 2011 (lot 26), 133,489 Eur. @ Sotheby's et Christie's

       

       

      • Les modèles ayant acquis la maturité esthétique (références 6263 et 6265). Leur boîtier Oyster, étanche avec couronne et poussoirs vissés, incarne incontestablement l’apparence définitive et générale de toute la gamme... à quelques détails près...

        6265 (1972), boîte Nº 2 849 276, Monaco Legend, 11 oct. 2023 (lot 235), 884,000 Eur ; 6263 (1969), boîte Nº 2'330'402, Christie’s, 7 nov. 2022 (lot 128), 3,447,420 Eur


         



         

         

        Pour aller plus loin :

        BAILLARD Grégoire, « Une plage dédiée à la vitesse », The Rolex Magazine, édition 01 (2013), pp. 45-51.

        BAILLARD Grégoire, « Mythique, La Daytona Paul Newman », The Rolex Magazine, édition 01 (2013), pp. 68-71.

        BARRETT Cara, « The Prize », Revue Hodinkee, Vol. 1 (2017), pp. 114-125.

        CHOKRON David, « 60 ans en pole position», The Rolex Magazine, édition 11 (2023), pp. 26-41.

        CHRISTIE’S, « Rolex Daytona "Lesson One" 50 exceptional examples of the world's most celebrated chronograph wristwatch », vente réalisée à Genève, le 10 novembre 2013.

        KOH Wei, « The Paul Newman Daytona According to Eric Ku », Revolution, (2017).

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